Contes et légendes du vieux Bordeaux

C'est sous un lumineux ciel de printemps que nous avons suivi les pas d'une guide-conférencière sur les traces des contes et légendes de Bordeaux.

Alors bien sûr, il est toujours possible de lire les histoires populaires du vieux Bordeaux dans les pages des ouvrages... mais les suivre tout au long d'une visite patrimoniale avait bien plus d'attrait en cette belle matinée. C'est donc en confiance et le coeur avide de détails croustillants que nous entamons notre parcours par la place du Palais, au pied de la Porte Cailhau.

L'élégante vieille dame de pierres n'a plus rien du rôle défensif qu'elle assumait au Moyen-Age. Placée face aux quais de la Garonne, elle veille pourtant sur les Bordelais depuis 1494. Témoignage d'une bataille militaire dont elle honorait la victoire et rare vestige des remparts de la ville, elle n'a pas fini de susciter les interrogations quant au choix de son nom. Cailhau en gascon signifiant caillou, certains y voient le souvenir des blocs de pierres qui étaient déchargés à cet endroit par les navires qui, arrivés à bon port après leur long voyage, pouvaient abandonner le lestage ayant servi à équilibrer la charge à bord.


Porte Cailhau, Bordeaux. Photo: K.S.

Nous laissons les autres hypothèses planer au vent et prenons la direction de la place Fernand Laffargue, dans le quartier St Eloi. Cette petite place jouxte la rue des Herbes, dont le nom évoque le marché aux légumes (anciennement appelés herbes) qui s'y tenait au 12e siècle. On raconte que les notables de la ville, en passant par la place du Vieux Marché, se risquaient à recevoir quelques projectiles gâtés en représailles de leurs actions - ou inactions... 
 
Mais c'est également le lieu où le pilori accueillait les condamnés, exposés aux yeux de tous, et que le bourreau officiait. Car le pilori n'était qu'une des peines parmi tous les supplices que pouvait infliger celui qui répondait aux doux noms de Pendard, Cassebras ou encore Jean Cadavre. En fait, un ancien criminel qui acceptait cette tâche ingrate contre sa grâce et des rétributions.
Dans son attirail de tortures, le bourreau adaptait la peine selon les offenses : la langue du blasphémateur était percée au fer rouge, les faux-monnayeurs étaient bouillis alors que les meurtriers étaient enterrés vifs...

C'est sur cette note fleurie que nous remontons la rue St James jusqu'à une autre ouverture monumentale : la Grosse Cloche, beffroi de l'ancien hôtel de ville. 
La Grosse Cloche, Bordeaux. Photo: K.S.

Bâtie au 15e siècle sur les vestiges de la Porte St Eloi, elle matérialise une des entrées qui furent percées dans le double mur d'enceinte de la ville au 13e siècle et sous laquelle passaient les pèlerins en route pour Compostelle. D'où le nom de la rue St James, qui s'engouffre sous l'arc de la porte, James (prononcez à la française et sans "s" final) étant le nom gascon de Jacques.

Rue St James, sous la Grosse Cloche. Photo: I.C.

Les Bordelais étaient particulièrement attachés à la cloche qui y était installée et qui retentissait notamment au moment des vendanges. Parmi les inscriptions figurant autour de la cloche, celle-ci affiche fièrement son rôle aux yeux de tous : « J'annonce les jours, j'appelle aux armes, j'indique les heures, je chasse l'orage, je signale les fêtes, je porte secours aux incendies ».  

La Grosse Cloche, adossée à l'église St Eloi (à droite). Photo: K.S.

Le monument possède une horloge astronomique (1759), la seule du genre exécutée au sud de la Loire, dont le cadran d'équation solaire permet d'ajouter ou de retrancher suivant la période de l'année 5, 10 ou 15 minutes à l'heure solaire. 
De par ses propriétés défensives, la porte servit également de prison. Pour punir les jeunes gens qui se conduisaient mal, on les enfermait dans ses geôles. Et les blagueurs de raconter qu’ils logeaient à l’hôtel du Lion d’Or... une allusion à la girouette du dôme central représentant un léopard, emblème des rois d’Angleterre.  
La Grosse Cloche est devenue le symbole de la ville, toujours présent sur ses armoiries. D'ailleurs, usant de cet attachement, la royauté utilisa la cloche pour punir les habitants.

Horloge astronomique et armoiries. Grosse Cloche, Bordeaux. Photo: K.S.

C'est ici que l'on fait la connaissance de Tristan de Moneins, lieutenant du roi de Navarre, envoyé à Bordeaux pour remettre de l’ordre. Car suite au rétablissement de l’impôt sur le sel par le roi Henri II, la population se révolta. Âgé de 15 ans, Montaigne assista aux événements qui conduisirent Tristan à son destin. Et le choc poussa le jeune homme à écrire plus tard :  

Je vis en mon enfance, un Gentilhomme commandant à une grande ville empressé à l’émotion d’un peuple furieux : Pour éteindre ce commencement du trouble, il prit parti de sortir d’un lieu très assuré où il était, et se rendre à cette tourbe mutine : d’où mal lui prit, et y fut misérablement tué.

Effectivement, le 21 août 1548, Tristan de Moneins quitta le lieu où il était en sécurité pour se confronter aux émeutiers. Lesquels eurent tôt fait de prendre les choses en mains et... de lyncher l'audacieux ! Et la scène a laissé des traces dans l'esprit de Montaigne, qui relate que le gouverneur fut saigné, écorché, dépecé, « salé comme une pièce de bœuf ». 
Un récit contemporain rajoute à la description : « joignant la raillerie à la cruauté, ils firent des ouvertures au corps de Moneins en plusieurs endroits, et le remplirent de sel, pour marquer que c’était en haine de la gabelle qu’ils s’étaient révoltés ». 

Tristan de Moneins

Évidemment, à ce stade de la visite contée, l'imagination des visiteurs est à plein régime et les comparaisons railleuses fusent ! Pauvre Tristan, dont le courage a fini dans la saumure... 
Pourtant, Montaigne ne fait pas du malheureux lieutenant un héros. Il juge même que sa mort est due à son irrésolution en face de la foule en fureur :

[…] il ne me semble pas que sa faute fût tant d’être sorti, ainsi qu’ordinairement on le reproche à sa mémoire, comme ce fut d’avoir pris une voie de soumission et de mollesse : et d’avoir voulu endormir cette rage, plutôt en suivant qu’en guidant, et en requérant plutôt qu’en remontrant. (I, 23, 199-200.)

Si Montaigne estime l'homme responsable de son sort par son comportement, il s'ensuit qu'en représailles une féroce répression royale s’abattit sur Bordeaux pendant de longues années.

Mais laissons là l'histoire de Tristan pour évoquer un être dont il ne valait mieux pas croiser le chemin : le basilic ou cocatrix. Cet animal fantastique pointait son nez en sortant d'un oeuf pondu par un coq (!) et après couvaison de l'oeuf par un crapaud (!!). Bon, on a dit fantastique l'animal, d'où sa paternité douteuse... 
Il n'empêche que la bête était redoutable ! Partageant dans son anatomie des éléments issus de coq et de reptile, il est décrit par le romain Pline l'Ancien, dans son encyclopédie De Naturalis Historia, comme le roi des serpents. Ses yeux étaient si terribles qu'il tuait d'un seul regard en vous figeant en pierre ! L'animal avait tout l'air d'incarner le péché mortel.   

Cocatrix. Bestiaire médiéval. Photo: The Medieval Bestiary Kongelige Bibliotek

Et bien sûr, le cocatrix a séjourné pour un temps à Bordeaux. On raconte qu'il avait élu domicile au fond d'un puits dans la rue du Miroir. Les hommes avaient beau ordonner aux femmes d'y aller puiser l'eau, elles étaient terrifiées à l'idée de s'y pencher ! Jusqu'au jour où un ingénieux courageux entreprit de descendre dans le puits avec un miroir pour le placer à la face de l'animal. Et le cocatrix, sortant des eaux pour capturer l'intrus de son regard fatal, n'y vit que le sien... 
C'est ainsi que l'animal disparut, et que la rue prit le nom de l'instrument ayant délivré le quartier de la tyrannie.

Après cette libération rondement menée, il est question d'une nouvelle menace venue d'Espagne. Le souverain d'Aragon voudrait annexer la ville... Pour éviter la guerre, un duel est organisé entre un grand gaillard espagnol, un géant vraiment, répondant au nom de Fernand, et un brave bordelais que la nature avait moins généreusement doté... Et pourtant, contre toute attente (ou presque, on connait des antécédents légendaires...) l'outsider emporte la victoire. Fernand y perd la tête, littéralement ! 

Le prochain arrêt nous éloigne de ces cruautés en tout genre pour nous lover dans les bras des peurs fantasmées. Nous voilà devant une des demeures où vécut Montaigne, à l'angle des rues Margaux et de Cheverus. La bâtisse est pour l'heure en grand besoin de restauration, mais l'ambiance générale sied au ton de l'histoire. Car il est question d'un satyre...

Ancienne demeure d'enfance de Montaigne, Bordeaux. Photo: Google Maps

Ce satyre trône fièrement sur le mascaron qui orne la porte d'entrée de la cour. Il est de belle taille, d'ailleurs c'est actuellement le plus gros mascaron de Bordeaux. Ce visage a tout pour marquer les esprits : sa taille évidemment, mais également ses yeux louchant légèrement, sa bouche ouverte, sans oublier sa barbiche et ses cornes de bouc. 

Le satyre. Photo: K.S.

Divinité libidineuse et paillarde, pour Montaigne elle était plutôt source d'angoisse. Il voyait dans cette face à jamais figée au-dessus de l'entrée l'incarnation des journées humides et brumeuses qui entouraient la demeure d'une aura lugubre...

Un autre animal nous attend au sommet d'une ancienne tour gallo-romaine, dans la rue très justement baptisée Rue de la Vieille Tour. En guise de monument antique s'élève aujourd'hui un hôtel d'une hauteur à peu près équivalente, qui a gardé dans ses caves quelques pierres de construction de l'ancienne muraille du castrum. 

L'hôtel surplombant la petite rue de la Vieille Tour, Bordeaux. Photo: Google Maps

Mais voilà que la légende raconte qu'un dragon régnait sur la tour et que pour vaincre la bête, c'est une jeune fille qui cette fois prit l'initiative d'entrer dans l'antre au péril de sa vie. Son objectif était simple : enivrer le dragon avec de l'alcool jusqu'à ce que celui-ci révèle son point faible. Et extraordinairement, cela fonctionna ! Le dragon relâcha sa garde et confia à la jeune fille que seul un certain bâton pouvait lui nuire. 
Les Bordelais négocièrent avec les Libournais qui détenaient dans leur ville le précieux trésor. Un accord fut bientôt trouvé : le bâton serait prêté le temps de vaincre la bête, mais en échange plusieurs Bordelais seraient gardés prisonniers et relâchés uniquement lorsque l'objet-talisman serait retourné sur sa terre de Libourne. 

Le dragon de la Vieille Tour succomba bien vite devant l'instrument de sa destruction... mais les Bordelais, trop contents de posséder une protection si puissante, ne rendirent jamais le bâton... le préférant à leurs concitoyens otages qu'ils vouaient ainsi à une mort certaine.

En parlant de mort certaine, il en est une d'un autre genre qui cette fois était sciemment choisie : la pénitence par réclusion. La place Gambetta conserve, derrière une ancienne ouverture désormais scellée, le souvenir de femmes pénitentes qui décidaient de renoncer au monde d'une manière pénible et radicale. 

Lieu de réclusion des pénitentes, place Gambetta. Photo: Google Maps

Elles se faisaient emmurer vivantes, ne conservant qu'un maigre contact avec l'extérieur, notamment par le biais d'une petite ouverture où les pèlerins de Compostelle pouvaient leur offrir quelque nourriture. 
Vous imaginez sans mal les différents scénarios délicieux de fin d'histoire pour ces femmes enfermées à vie entre deux murs...

Il resterait encore bien des histoires à évoquer, comme les loups-garous et la rue du Loup, la recette mystérieuse de l'anisette révélée à Marie Brizard par un marin antillais reconnaissant, ou encore la statuette de la Vierge qui tournait les pages de sa Bible au-dessus d'une porte de la rue de la Porte Basse.

Blason sculpté représentant au centre la Porte Basse dénuée de sa mystérieuse statue... Photo: I.C.

Il ne vous reste plus qu'à suivre les pas du guide ou à plonger dans les livres, à la rencontre des petites histoires qui font la grande. 

A très bientôt !

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