Colloque franco-latinoaméricain de recherche sur le handicap


Archéanthrope est fortement sensibilisée sur les questions du handicap, dans ses incidences sociales actuelles ou passées. Compte tenu des expériences que nous avons vécues dans nos pérégrinations, notamment dans plusieurs pays d'Amérique du Sud, il semblait indispensable de se rendre au premier colloque franco-latinoaméricain de recherche sur lehandicap.

Organisé conjointement par l’INS HEA et l’EHESS, ce colloque s'est tenu les 10 et 11 juillet à l'université Paris Descartes. Environ 200 chercheurs issus de 14 pays différents (francophones et latinoaméricains) ont répondu à l'appel. 

L'objectif était triple :
- Dresser un état des lieux des concepts et cadres méthodologiques ayant cours dans les recherches en sciences humaines et sociales sur le handicap dans les aires géographiques visées
- Exposer les recherches en cours
- Inciter les collaborations internationales et la mise en place de nouveaux projets
Photo : S. Giuliato
De nombreux points ont été abordés, parmi lesquels certaines réflexions ont particulièrement retenu notre attention. Tout d'abord la nécessité de dépasser la dichotomie établie entre "modèle médical" (envisageant le handicap sous ses aspects anatomiques, biologiques, etc, et la manière de pallier au "manque" si possible) et "modèle social" (développé en réaction au précédent modèle et tenant compte des facteurs propres à l'environnement et aux habitudes de la personne). 

Dans cette lignée, il apparaît tout à fait nécessaire de dépasser la rigueur des cadres méthodologiques qui, s'ils servent de lignes de conduite, doivent surtout s'adapter aux réalités culturelles du terrain. Comme le faisait très justement remarquer la chercheuse Carolina Ferrante, on ne peut problématiser de la même manière l'étude des implications du handicap dans une capitale urbaine telle que Buenos Aires et dans une bourgade minière du nord du Chili. Par ailleurs, si le modèle constitue un élément de base, la recherche dépend pour une grande part des aptitudes personnelles du chercheur de savoir quoi et où regarder.

Toujours dans la même logique socio-culturelle, il est important de rappeler qu'une "déficience" biologique ne devient problématique qu'au regard de son incidence au sein d'une communauté donnée. Si nous envisageons une population qui serait composée uniquement de personnes sourdes, alors la surdité serait de fait invisible et sans conséquence pour cette communauté structurée selon un autre schéma qu'une société oculocentrée.  

Les personnes handicapées participent de façon grandissante au changement. De leurs revendications légitimes a émergé un processus de consultation civique, car qui mieux qu'elles peut s'ériger en expert du handicap quant à l'accessibilité, aux difficultés sociales, etc. ? Des personnes handicapées sont aujourd'hui des chercheurs influents devenus des acteurs-producteurs de théorie et de conceptualisation.  

De nombreuses étapes restent cependant encore à franchir, notamment pour dépasser le stade des discours et débats d'idées et atteindre la prise de conscience sociétale. Pour éviter les excès de tous poils également, comme le fait rencontré par le passé de refuser à des chercheurs valides le droit d'intervenir dans un colloque sur les handicapés. Tolérance et mesure, voici un principe qui ne me semble pas superflu. Car au risque de jouer les chats noirs, le handicap est une préoccupation de tous, personne ne pouvant se targuer de ne pas le connaître un jour.

Pour continuer dans l'idée précédemment énoncée, notons que la chercheuse Andrea de Moraes Carvalho s'est présentée au début de son intervention comme une "investigadora sin descapacitad", soit une chercheuse sans handicap. Personnellement j'ai apprécié cette précision, mais elle pose plusieurs questions : cette remarque est-elle la preuve de la rigueur de l'intervenante, sachant les incidences que la nature d'un individu a dans son travail ?  Mais alors sous quels aspects le fait de se positionner en tant que valide ou handicapé conditionnerait l'identité du chercheur ? Ou cette précision est-elle le reflet d'une sensibilité particulière au sein des cercles intellectuels ?
Photo : S. Giuliato
Enfin, et bien que cet aspect ne règle en rien le coeur du problème, je considère le terme "diversité fonctionnelle" (apparu en 2005 en Espagne) comme une alternative intéressante face aux autres notions en cours aujourd'hui. 
En France, la loi n°2005-102 définit la notion de handicap dans ses aspects limitatifs, en tant qu'une "restriction de participation à la vie en société". En espagnol, les mots "descapacitado" ou "minusválido" expriment tout autant cette déficience restreignant les capacités de l'individu au sein de sa communauté. Certes, les limitations existent bel et bien, en des proportions variables selon les handicaps personnels et les contextes environnementaux. 
Pour autant, définir les personnes comme "handicapées" posent sur elles une dénomination négative articulée autour du principe qu'elles "manquent de" quelque chose sur la base d'une norme culturelle du vivre ensemble. Cette étiquette ne peut que conditionner les attitudes intolérantes et les incompréhensions. 
A cet égard, le concept de "diversité fonctionnelle" ne contient pas de sous-entendu négatif. Il caractérise l'expression multiple des capacités fonctionnelles humaines, sans préjuger de la manière dont un citoyen doit être dans son corps pour mériter une pleine place dans sa communauté ainsi que  la considération due à chacun.

Mais la question de la place des handicapés (revenons à ce mot, faute de mieux) est si vaste, géographiquement, historiquement, économiquement, etc., tant de facteurs influent sur les choix  qu'une société a été amenée à faire, qu'ils paraissent légitimes ou non... Gageons que ce premier colloque franco-latinoaméricain ne sera pas le dernier.

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